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pourquoi Diving Horse ?
 

Aux sources de l'absurde
Éve Dumas
La Presse, Montréal, mercredi, le 27 mars, 2002

Légende : Incroyable ce qu'on peut faire avec deux murs, une colonne, un escalier et des éclairages étudiés - mais parfois un peu trop technicolor - signés David Perreault Ninacs. Vingt décors en un.

Ce qu'ils se donnent à fond, ces artistes russes ! Ils approchent l'art avec la même rigueur que le sport.
Au bout d'une représentation d'un spectacle dirigé par Alexandre Marine (Hamlet, Ne jetez pas de cendre par terre) ou par Oleg Kisseliov (La Leçon, Songe d'une nuit d'été), les comédiens sont en sueur et les spectateurs à bout de souffle.
Élizaviéta Bam, pièce de Daniil Harms travaillé par Oleg Kisseliov pour les Créations Diving Horse, ne fait pas exception à la règle. Les comédiens ne sont pas russophones, mais ils sont rompus, du moins pour le besoin du spectacle, à la fameuse « méthode de l'impulsion créatrice » développée par le metteur en scène. Les résultats sont plus visibles que jamais dans cet étourdissant spectacle qui nous plonge sans pitié dans l'univers complètement halluciné de Daniil Harms, mort en 1942, à 36 ans, dans un geôle psychiatrique.
Étonnante saison pour ce dramaturge, poète et penseur russe. Personne ou presque ne le connaisait ici avant qu'Émilie Valantin et son théâtre de marionnettes débarquent à l'Espace Go, l'automne dernier, pendant la saison de la France au Québec, avec le superbe spectacle J'ai gêné et je gênerai.
Pourtant, Harms a probablement écrit les premières répliques du théâtre de l'absurde. Précurseur de Ionesco et de Beckett donc, Élizaviéta Bam date de 1927 et a été qualifiée de « tragédie du langage ». Mots communs et sens habituel sont disloqués. À preuve, cet échange entre Ivan Ivanovitch et Piotr Nikolaiévitch, interprétés par un merveilleux duo : Jocelyn Caron et Alexis Roy :

- Ivan Ivanovitch : Aujourd'hui, je me marie.
- Piotr Nikolaiévitch : Quoi ?
- Ivan Ivanovitch : Je dis qu'aujourd'hui, je me marie.
- Piotr Nikolaiévitch : Qu'est'ce que tu dis ?
- Ivan Ivanovitch : Au-jourd'hui, je- me- ma-rie.
- Piotr Nikolaiévitch : C'est quoi Ma ?
- Ivan Ivanovitch : Ma-ria-ge !
- Piotr Nikolaiévitch : Ge ? C'est quoi ge ?

Mais il n'en va pas ainsi de toute la pièce, ne craignez rien. Il y a bien un semblant d'histoire. On est dans la maison - ou l'imagination ? - d'Élizaviéta Bam (Caroline Binet, parente physique de Chiarra Mastroianni et de Gena Rowlands, dans son port à la fois gracieux et affirmé). Celle-ci est assiégée par des personnages hostiles qui l'agressent et l'ccusent d'un crime dont elle n'a pas connaissance. Son père (excellent Gaétan Nadeau) aimerait bien savoir s'il y a oui ou non la vie après la mort. Pour trouver la réponse, il s'adonne à toutes sortes d'expérimetations plus ou moins catholiques. Sa mère n'est d'aucun secours, dans son hystérie (imposante Phoebe Greenberg). Et il y a cet inclassable Leonardo (hypnotisant Warren Slim Williams), sorte de chaman tout en voix et en gestuelle extravagante.
De ce délire répressif, aussi tragique que comique, comme le veut la tradition absurde, il reste finalement assez peu de sens, mais l'impression d'avoir participé à une experience mémorable. La scènographie (une conception de Kisseliov également) est un chose admirable à géométrie variable. Incroyable ce qu'on peut faire avec deux murs, une colonne, un escalier et des éclairages étudiés - mais parfois un peu trop technicolor - signés David Perreault Ninacs. Vingt décors en un. Décidément, ces jeunes compagnies à tendance russophile maïtrisent l'art de faire naïtre des merveilles avec trois fois rien.


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