| Le
dérèglement des sens
Catherine Hébert
Voir, Montréal, jeudi, le 28 mars, 2002
Légende
: Un pur délire, le Théâtre La Chapelle prend des
allures de cour de récréation.
Un vent de folie
souffle sur le Théâtre La Chapelle avec la présentation
d'Élizaviéta Bam, une pièce absurde de
l'auteur russe Daniil Ivanovitch Iouvatchov, dit Harms, mise en scène
par le Russo-Montréalais Oleg Kisseliov. Deux créateurs
profondément originaux ayant, à près de 50 ans
d'intervalle, fui une Russie qui les étouffait; l'un vers l'au-delà
(il est mort à 36 ans dans une geöle psychiatrique), l'autre
en émigrant ici. L'incursion qu'ils nous offrent dans les pensées
troubles d'Élizaviéta Bam est agréablement
déroutante. Un pur délire.
Écrite en 1927, la pièce (enrichie de quelques autres
écrits de l'auteur) nous plonge dans l'univers d'une jeune femme
dont la maison est assiégée par des personnages menaçants,
symboles du pouvoir répressif du régime totalitaire russe.
Difficile de savoir si la galerie d'horribles qui l'agreesent est réelle
ou issue de son imaginaire troublé, mais peu importe, le malaise
s'installe. Cette tragédie du langage est heureusement allégée
de plusieurs pointes d'humour : accessoires cocasses (gants de vaisselle,
ciseaux, rames, faux bras) et phrases dadaïstes, du genre «
mes jambes sont comme des concombres »...
Avec Élizaviéta Bam, Oleg Kisseliov fait un pas
en avant. Sa méthode « d'impulsion créatrice »,
qui place l'acteur au centre de la représentation, et l'approche
bouffonne des Créations Diving Horse collent parfaitement à
ce texte intense, ironique et ambigu. Le metteur en scène a opté
pour un décor transformable (qu'il a conçu lui-même),
manipulé entre les scènes. Quand les projecteurs s'allument,
la disposition des éléments surprend, un peu comme si
le spectateur avait changé son angle d'observation. Étonnant.
À l'ingéniosité s'ajoute la virtuosité.
Gaétan Nadeau et Phoebe Greenberg campent un couple qui aurait
pu servir de modèle à David Lynch, lui (particulièrement
excellent) en père névrosé et elle en Mamacha criarde,
tandis qu'Alexis Roy et Jocelyn Caron incarnent des vilains très
convaincants. Warren « Slim » Williams surgit à l'improviste
comme un esprit pour chanter (en anglais) d'inquiétantes mélopées.
Habillée dans une robe de nuit transparente, puis d'une tenue
de mariée (costumes de Louis Hudon), Caroline Binet est une Élizaviéta
fragile et juste. Les éclairages de David Perreault Ninacs contribuent
à l'impression de cauchemar que donne ce délire collectif.
Avec cette expérience, le Théâtre La Chapelle prend
des allures de cour de récréation pour artistes ayant
envie de s'éclater. Le dérèglement des sens qui
nous est proposé, c'est un peu l'équivalent de la brise
qui annonce le printemps et nous ramène à la vie...
haut retourner à Élizaviéta
Bam
|